Il n’est pas un instant
by jjj • 14 avril 2013 • Poème quotidien • 0 Comments
Il n’est pas un instant où près de toi couchée
Dans la tombe ouverte d’un lit,
Je n’évoque le jour où ton âme arrachée
Livrera ton corps à l’oubli. […]
Quand ma main sur ton cœur pieusement écoute
S’apaiser le feu du combat,
Et que ton sang reprend paisiblement sa route,
Et que tu respires plus bas,
Quand, lassés de l’immense et mouvante folie
Qui rend les esprits dévorants,
Nous gisons, rapprochés par la langueur qui lie
Le veilleur las et le mourant,
Je songe qu’il serait juste, propice et tendre
D’expirer dans ce calme instant
Où, soi-même, on ne peut rien sentir, rien entendre
Que la paix de son cœur content.
Ainsi l’on nous mettrait ensemble dans la terre,
Où, seule, j’eus si peur d’aller ;
La tombe me serait un moins sombre mystère
Que vivre seule et t’appeler.
Et je me réjouirais d’être un repas funèbre
Et d’héberger la mort qui se nourrit de nous,
Si je sentais encor, dans ce lit des ténèbres,
L’emmêlement de nos genoux…
Anna de Noailles – Poèmes de l’amour, 1924
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Extrait de « La Poésie française pour les Nuls », éditions First, 2010 :
Anna de Noailles et son Cœur innombrable
Princesse, comtesse, poétesse et romancière… Anna de Noailles a pris, dans ses poèmes, les mots pour des princes, des comtes et des poètes, elle leur a demandé d’investir le cœur et ses tourments, le désir et ses rêves afin que rien dans l’écriture ne dénature l’aveu ou bien l’adieu au bord des lèvres, ni l’émotion, ou le refus qui tue. Elle est l’amie de Marcel Proust, Paul Valéry, Anatole France, Jean Cocteau. Roumaine par son père, grecque par sa mère, elle vit son enfance sur les rives du Bosphore, à Paris, au bord du lac de Genève. Elle s’appelle Anne-Élisabeth de Brancovan. À vingt ans, elle épouse le comte Mathieu de Noailles. En 1901, elle publie son premier recueil de poèmes : Le Cœur innombrable.
Commandeur de la Légion d’honneur
« Le Cœur innombrable », c’est l’amour de la nature, la hantise romantique de la mort, les délices et les tourments de la passion, tout cela inscrit dans des vers de facture classique. Aussitôt, elle devient la vedette du Paris mondain. Son succès ne se dément pas au cours des décennies suivantes où elle publie aussi nouvelles et romans. Première femme commandeur de la Légion d’honneur, elle a pour ami de cœur l’écrivain Maurice Barrès (1862 – 1923, auteur de La Colline inspirée) ; leur correspondance a été publiée en 1983. Anna de Noailles meurt le 30 avril 1933, à Paris.