• L’amusant Saint-Amant

    by  • 25 février 2014 • Extraits, Poème quotidien • 0 Comments

     

    Île Saint-Marguerite (îles de Lérins) où se battit Saint-Amant.

    Île Saint-Marguerite (îles de Lérins) où se battit Saint-Amant.

    Extrait de « La Poésie française pour les Nuls », éditions First, 2010.

    1615. En ce temps-là, Marie de Médicis, reine de France, veuve d’Henri IV assassiné en 1610, fit venir à Paris son protégé italien, le poète Giambattista Marino, appelé le Cavalier Marin. Auteur de longs poèmes mythologiques, il y révélait son esprit vif, brillant, propulsant ses acmés sur des concetti à se pâmer d’admiration et de plaisir. Ce qui signifie que ses poèmes étaient remplis de mises en relief inattendues, de surprises plaisantes, de bons mots, bref, de pointes – de concetti, de concetto, en italien : pointe…

    Un peu de technique

    Le prince de la pointe

    Les concetti…Ces chevauchées sémantiques pittoresques, ces cavalcades de mots, ces courses de l’imagination débridée avec sauts d’obstacles, cet esprit du temps privilégiant la virtuosité gratuite fut donc mis à la mode et réjouit une cour de France qui s’attristait de voir le fils Louis XIII et sa mère s’affronter rudement. En cette année 1615, Marc-Antoine (de) Girard de Saint-Amant, âgé de vingt et un ans, pilier de tripot, trousseur de jupons, joueur, buveur invétéré, prince des débauchés, mais honnête homme, au moins envers lui-même, s’anoblissait tout seul en offrant à son patronyme Girard, le court timon prépositionnel qui pouvait le conduire dans le grand monde.

    Les termes burlesques

    Protégé du duc de Retz, Saint-Amant fréquente les salons littéraires, publie des poèmes épiques, héroïques ou satiriques qui plaisent à la noblesse et aux bourgeois, amateurs de légèreté, d’esprit. Ils apprécient la liberté de ton qu’il adopte, sans se plier aux règles austères d’un Malherbe au faîte de sa gloire ! En 1634, il fait partie des premiers académiciens. Il décide de prendre en charge la partie du dictionnaire qui traite de ce qui lui convient le mieux : les termes burlesques ! Il publie le Passage de Gibraltar (1640), Rome comique (1643), Moïse sauvé (1653).

    Boileau aux gros sabots

    Boileau qui ne recule devant aucune approximation, qui préfère souvent médire que dire, parlera de Saint-Amant comme d’un débauché, ce qui est vrai, et d’un rimeur vulgaire, ce qui est faux ! Saint-Amant est aimé de son temps. Sérieux et précieux, bachique et cynique, bambocheur et joyeux selon les circonstances, on le recherche pour se distraire, l’entendre déclamer ses pièces où se marient l’humour et la finesse, bien loin des gros sabots patauds d’alexandrins du médisant Boileau…

    Saint-Amant le combattant

    Le concetto, la pointe, pour Saint-Amant, c’est aussi celle de l’épée ! On le voit sur les champs de bataille sur les îles de Lérins, à La Rochelle, en Flandre. Les Espagnols le font prisonnier, le libèrent. Il revient en France. L’oubli s’abat sur lui, de son vivant, pendant qu’il partage le reste de sa vie entre Rouen et Paris, jusqu’à sa mort en l’an 1661. Il faut attendre Théophile Gautier au XIXème pour que Saint-Amant le bon vivant sorte de l’oubli. Aujourd’hui ? Aujourd’hui qui le connaît, qui l’apprend, qui le lit ? Vous dans la minute qui suit…

     

    Poème comestible

    Voici pour vous distraire, un poème étonnant que vous pouvez déguster, pourquoi pas, avec un saint-amour (avec modération) puisqu’il s’agit de la célébration d’un fromage ! Prenez aussi, dans ses œuvres un peu de son Melon, imitez-le en Paresseux… Lisez, relisez Saint-Amant, c’est un compagnon délicieux.

    Plaisir de lire

     

    Le fromage

     

    Assis sur le bord d’un chantier

    Avec des gens de mon métier,

    C’est-à-dire avec une troupe

    Qui ne jure que par la coupe,

    Je m’écrie, en lâchant un rot :

    Béni soit l’excellent Bilot !

    Il nous a donné un fromage

    A qui l’on doit bien rendre hommage.

    Ô Dieu ! quel manger précieux !

    Quel goût rare et délicieux !

    Qu’au prix de lui ma fantaisie

    Incague la sainte Ambroisie !

    Ô doux Cotignac de Bacchus !

    Fromage, que tu vaux d’écus !

    Je veux que ta seule mémoire

    Me provoque à jamais à boire.

     

    A genoux, enfants débauchés,

    Chers confidents de mes péchés,

    Sus ! qu’à pleins gosiers on s’écrie

    Béni soit le terroir de Brie ;

    Béni soit son plaisant aspect,

    Qu’on n’en parle qu’avec respect,

    Que ses fertiles pâturages

    Soient à jamais exempts d’orages !

     

    Saint-Amant – Œuvres, 1661

     

    Un peu plus de Saint-Amant avec votre fromage ? Voici…

     

    Le paresseux

    Accablé de paresse et de mélancolie,
    Je rêve dans un lit où je suis fagoté,
    Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté,
    Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie.

    Là, sans me soucier des guerres d’Italie,
    Du comte Palatin, ni de sa royauté,
    Je consacre un bel hymne à cette oisiveté
    Où mon âme en langueur est comme ensevelie.

    Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,
    Que je crois que les biens me viendront en dormant,
    Puisque je vois déjà s’en enfler ma bedaine,

    Et hais tant le travail, que, les yeux entrouverts,
    Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine
    Ai-je pu me résoudre à t’écrire ces vers.

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