• « Nocturne » René Guy Cadou

    by  • 20 mars 2017 • Poème quotidien • 2 Comments

    "Train dans la neige". Claude Monet (1840 - 1926). Musée Marmottan, Paris

    « Train dans la neige ». Claude Monet (1840 – 1926). Musée Marmottan, Paris

     

    René Guy Cadou (Sainte-Reine-de-Bretagne 1920-Louisfert 1951)

    Sainte-Reine-de-Bretagne / En Brière où je suis né / À se souvenir on gagne / Du bonheur pour des années… Bonheur pour nous, lecteurs de Cadou ! Bonheur de parcourir avec lui la campagne agenouillée, de respirer l’odeur des lys, de cueillir des désespoirs du peintre… Bonheur de traverser des matins de brumes et de pommiers, de franchir le Néant qui court dans les prés… Bonheur et privilège de connaître la poésie de l’instituteur de Louisfert, en Loire-Inférieure (aujourd’hui Loire-Atlantique), qui chaque soir, à cinq heures, prépare les feux, s’installe face à la ruée des terres, au pays des pierres bleues, et traduit le monde. Cadou, l’universel, n’en résout pas les mystères ; il les rend plus denses, les élève en pleine lumière ; sa poésie fascine et bouleverse.

    René Guy Cadou est mort dans la nuit du premier jour du printemps 1951, le 21 mars. Hélène a disparu dans la nuit du premier jour de l’été 2014, le 21 juin.

    Il a quitté le monde après avoir laissé à ceux qu’il aime ce message : « Le temps qui m’est donné, que l’amour le prolonge ».

    Nocturne

     

    Maintenant que les seuls trains qui partent n’assurent plus la correspondance

    Pour toutes ces petites gares ombragées sur le réseau de la souffrance

    Oh ! je crois bien que ce sera à genoux

    Mon Dieu ! que je me rapprocherai de Vous !

     

    Le plus beau pays du monde

    Ne peut donner que ce qu’il a

    Myosotis ici et là

    Mais beaucoup d’herbe sur les tombes !

    Ô mon Dieu j’ai tellement faim de Vous tellement besoin de savoir

    Qu’un couvert en étain serait le bienvenu dans le plus modeste de vos réfectoires

    Que la cuisine soit bonne ou fade nous ne sommes point ici à l’Office

     

    Laissez-moi respirer l’odeur des fleurs qui sont sur les tables et qui ressemblent à des lis !

    Je crois en Vous Hôtelier Sublime ! Préparateur des Idées justes et des plantes

    N’allez pas redouter surtout quelque conversion retentissante !

    Et qu’un tel ait choisi le pain dur et le sel

    Soyez sûr qu’il n’y a rien là que de strictement personnel

     

    Considérez que je vous suis parent par quelque femme de village

    Et par quelque vaurien d’ancêtre

    L’une adorait votre Visage

    L’autre s’est payé votre tête

     

    Je fais effort ! Je voudrais marcher à vos côtés et vous lire des vers

    Mais il y a ces relais si reposants dans les limites de la Terre

    Ah ! je me suis conduit de façon ignoble dans les cafés

    En présence de Vous j’eus toujours l’air impatienté

    C’est pourquoi me voici plus seul encore plus veule

    Avec ce masque d’Arlequin trop triste sur ma gueule

     

    Pardon Seigneur ! Pardon pour vos églises

    Et si j’ai galvaudé dans les champs

    Si j’ai jeté des pierres dans vos vitres

    C’est pour que me parvienne mieux Votre Chant !

    Qu’il fût porté par des oiseaux ou à voix d’homme

    Jeté là comme un bock sur le comptoir de l’harmonium

    Ou dans l’air comme un col de violon

    À neuf heures du soir qu’elle était belle la Religion !

     

    Ah ! j’aurais pu tout comme un autre être choriste

    Et grappiller de long en large le corps du Christ !

     

    Mais tous ces blés en feu dans les cristaux du soir se reflétant

    C’était Vous si intimement

    Qu’il suffisait alors de pousser la fenêtre

    Pour que la joie pénètre et pour Vous reconnaître

     

    Que n’ai-je su Vous arrêter

    Quand Vous alliez entre les saules

    Les bois de Justice à l’épaule

    Comme un pêcheur au carrelet ?

     

    Car maintenant tout est devenu subitement si difficile

    À cause de cette pudeur en moi et de l’orgueil également imbécile

    Que je voudrais ramper vers Vous j’en serais encore empêché

    Par cette dérision de l’Acte qui est dans l’ordre de la Société

     

    Mais Vous quand Vous mourûtes sur le Golgotha

    Dites ! Qu’est-ce que ça pouvait Vous faire le ricanement de ces gens-là ?

     

    Si je reviens jamais de ce côté-ci de la terre

    Laissez-moi m’appuyer au chambranle des sources

    Et tirer quelque note sauvage de la grande forêt d’orgue des pins

    Ô mon Dieu que la nuit est belle où brille l’anneau de Votre Main !

     

    Tous ces feux mal éteints dans l’air et ces yeux de matous en bas qui leur répondent

    Ce cri d’amour fondamental qui est celui de notre pauvre monde !

    En d’autres temps j’eusse été moine ou bien garder les vaches

    Et pourquoi pas dans une léproserie de village

    Maniant les doigts dans le soleil

     

    Heureux celui qui naît en juin parmi les nielles

    Il connaît la beauté des choses éternelles !

     

    Oh ! sur l’ardoise du Ciel si l’on tient compte

    De ce pays sans charme où je suis né

    Si l’on juge à propos mes larmes

    Seigneur ! je suis exonéré ?

     

    Qu’il soit coupable non-coupable

    Toujours en peine de son Dieu

    Qu’on lui serve pour vin de table

    La rosée lustrale des Cieux !

     

     

    René-Guy CADOU (1920 – 1951), Les Biens de ce monde, 1949-1950

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    2 Responses to « Nocturne » René Guy Cadou

    1. 1 février 2015 at 16 h 47 min

      René Guy Cadou & Joachim du Bellay, c’est vous qui nous les avez fait découvrir ces 2 animaux là. Ils résonnent d’abord comme les salles de classe et puis quelques années après on a envie de mieux les connaître les 2 sbires…
      Merci
      Damien

      • jjj
        5 février 2015 at 15 h 34 min

        Merci pour eux. Merci de les guider, au fil du temps, vers le futur. Amicalement. JJ.

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